Par Negar Dadashloo
Deux femmes ont été tuées, une autre a été blessée et le fils de la famille, âgé de 18 ans, est soupçonné d’être l’auteur des tirs. Pourtant, parmi les premières expressions employées pour expliquer les faits, on retrouve la formule familière de « différend familial ». Une formule qui semble expliquer quelque chose, mais qui, parfois, masque la violence davantage qu’elle n’éclaire la réalité.
Dans la soirée du dimanche 4 octobre 2026, soit le 12 mehr 1405 du calendrier iranien, Fatemeh Lotfi, 46 ans, et sa fille Zahra Shahbazi, 26 ans, ont été tuées par balles dans une maison du quartier de Pardis, à Kermanshah. Une autre fille de la famille a également été blessée. Selon les informations publiées, le fils de 18 ans est le principal suspect et aurait pris la fuite après les faits. Dans son compte rendu du 5 octobre, l’organisation de défense des droits humains Hana indiquait qu’aucune information officielle et vérifiable concernant son arrestation n’avait alors été publiée.
L’un des récits publiés évoque une « aggravation des différends familiaux » comme contexte de la fusillade. Un autre mentionne un désaccord autour d’un héritage parmi les pistes possibles de l’enquête, tout en précisant qu’au moment de sa publication, les autorités policières ou judiciaires n’avaient pas annoncé de mobile confirmé.
Les éléments apportés par ces récits restent donc limités : deux femmes ont été tuées, une autre a été blessée et un membre de leur famille est soupçonné d’avoir commis ces violences. Ces articles ne permettent pas de savoir ce qui a précédé les tirs, s’il existait des antécédents de menaces ou de violences et quel rôle un éventuel différend sur un héritage a pu jouer dans cette affaire. Ces questions doivent trouver leurs réponses dans une enquête indépendante et dans la procédure judiciaire, et non dans des suppositions sur la vie privée des victimes.
Mais même avec ces informations limitées, une question plus générale peut être posée : lorsqu’un meurtre survient au sein d’une famille, pourquoi le langage de l’information se réfugie-t-il si souvent derrière les « différends familiaux » avant de nommer la violence ?
Un « différend » décrit une relation, pas un meurtre
Un différend peut opposer deux personnes ou davantage au sujet de l’argent, d’un héritage, de relations personnelles ou de choix de vie. Les personnes concernées peuvent se disputer, rompre le dialogue ou saisir un tribunal pour résoudre leur désaccord. Mais tirer sur des membres de sa famille n’est pas le prolongement naturel d’un différend. Le passage du désaccord à la violence relève du choix et de l’acte de la personne qui l’exerce.
C’est pourquoi l’expression « différend familial » ne peut, à elle seule, expliquer un meurtre. Elle parle des relations entre les personnes, mais relègue au second plan l’auteur de la violence. Lorsque nous affirmons que les faits se sont produits « à la suite d’un différend familial », nous risquons de suggérer, sans le vouloir, un affrontement entre deux parties : comme si toutes les personnes présentes avaient été sur un pied d’égalité et comme si la violence avait été l’issue inévitable d’une dispute qui dégénère.
Or, dans cette affaire, il n’y a pas de symétrie : deux femmes sont mortes, une autre a été blessée et une personne est soupçonnée d’être l’auteur des tirs. Le différend, s’il a existé, n’est qu’un élément du contexte. Le meurtre est un acte distinct dont il faut établir l’auteur, la responsabilité et les circonstances.
Cette distinction n’est pas un simple jeu sur les mots. Le langage détermine ce que le public place au centre des faits. L’expression « différend familial » oriente le regard vers la relation entre les victimes et le suspect ; celle de « violence armée au sein de la famille » attire l’attention sur l’acte commis et sur la responsabilité qui en découle.
La famille : une sphère privée ou une responsabilité collective ?
Dans les représentations courantes, la famille est souvent considérée comme une sphère privée, un espace dans lequel les autres ne devraient pas intervenir. Cette conception peut conduire à traiter les signes de violence comme des « affaires de famille », tant qu’ils n’ont pas provoqué un dommage irréparable.
Le respect de la vie privée familiale est nécessaire à l’autonomie et à la protection de l’intimité. Mais il ne peut signifier que la violence relève, elle aussi, du domaine privé. Les menaces, la contrainte, le contrôle, les coups et le meurtre engagent des responsabilités sociales, de protection et de justice, qu’ils surviennent dans la rue ou derrière des portes closes.
La définition de la violence à l’égard des femmes retenue par les Nations unies et citée par l’Organisation mondiale de la santé ne se limite pas aux atteintes physiques. Elle comprend les atteintes sexuelles et psychologiques, les menaces, la contrainte et la privation arbitraire de liberté. Dans les relations de couple, la violence peut également prendre la forme d’agressions physiques, de violences psychologiques, de coercition sexuelle ou de comportements de contrôle.
Cette définition ne signifie pas que toutes ces formes de violence étaient présentes dans l’affaire de Kermanshah : les informations publiées ne permettent pas de l’affirmer. Son importance est ailleurs. Si les dispositifs de protection n’interviennent qu’au moment du meurtre ou d’une blessure grave, une grande partie des possibilités de prévention a déjà disparu. La violence mortelle peut sembler soudaine, mais la prévention doit commencer bien avant le dernier coup de feu.
Les meurtres de femmes au sein de la famille ne sont pas des faits exceptionnels
Chaque affaire a ses particularités, et une statistique mondiale ne peut expliquer le mobile d’un meurtre précis. Les données internationales montrent néanmoins que les femmes tuées par les personnes les plus proches d’elles ne constituent pas un phénomène marginal ou rare.
Selon l’estimation conjointe de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime et d’ONU Femmes, près de 50 000 femmes et filles ont été tuées dans le monde en 2024 par leur partenaire intime ou un membre de leur famille. Cela représente environ 60 % des 83 000 femmes et filles victimes d’homicide volontaire cette année-là. En moyenne, 137 femmes et filles ont ainsi perdu la vie chaque jour aux mains d’un partenaire intime ou d’un membre de leur famille.
Ces chiffres sont des estimations mondiales et ne doivent pas être directement transposés à l’Iran ou à l’affaire de Kermanshah. Ils révèlent toutefois une réalité : contrairement à une idée répandue, le foyer n’est pas nécessairement le lieu le plus sûr pour de nombreuses femmes.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène en Iran, il est indispensable de publier régulièrement des données qui puissent être examinées : combien de femmes sont tuées chaque année ? Quel est le lien entre l’auteur et la victime ? Dans combien de cas des menaces avaient-elles été signalées ou des violences antérieures constatées ? Vers quelle institution la victime s’était-elle tournée avant le meurtre, et quelle réponse avait-elle reçue ? Combien d’affaires aboutissent à une condamnation et à l’exécution de la peine ?
Sans ces informations, chaque meurtre est raconté comme un événement isolé : une nouvelle tragique qui retient l’attention quelques jours, puis tombe dans l’oubli. Ce qui reste invisible, c’est un schéma que seuls le recensement, la comparaison et le suivi des affaires permettraient de mettre au jour.
La prévention ne peut reposer sur la victime
À la fin de nombreux articles consacrés aux violences, les femmes sont invitées à demander de l’aide ou à quitter un environnement dangereux si elles se sentent menacées. Ce conseil peut paraître raisonnable, mais il laisse une question essentielle sans réponse : lorsqu’une femme demande de l’aide, quel soutien concret l’attend ?
Quitter une situation de violence n’est pas toujours une décision simple ni immédiatement réalisable. La dépendance économique, les inquiétudes pour les enfants, la pression familiale, la peur d’une aggravation des violences, l’absence de lieu sûr et la défiance envers les procédures peuvent rendre le départ difficile. La responsabilité de la prévention ne peut reposer uniquement sur la personne qui est elle-même en danger.
[Le programme des Nations unies sur les services essentiels destinés aux femmes et aux filles victimes de violence](https://www.unfpa.org/essential-services-package-women-and-girls